Samedi 18 juillet 2009 6 18 /07 /2009 15:48
Assemblée nationale
XIIIe législature
Session extraordinaire de 2008-2009

Compte rendu intégral
Première séance du mercredi 15 juillet 2009

Orientation et formation professionnelle tout au long de la vie

Mme Monique Iborra.
Monsieur le président, monsieur le secrétaire d’État, monsieur le rapporteur, mes chers collègues, nous voici réunis, à quelques jours de la fin de la session, à la mi-juillet, pour débattre d’un texte annoncé de longue date et qui devait être, selon le Président de la République, l’un des plus importants de la législature : celui de la réforme de la formation professionnelle.

La réforme était en effet nécessaire et nous étions prêts, bien que dans l’opposition, à y travailler avec vous sur le plan national aussi bien qu’au niveau local. Hélas, notre déception comme celle de nombreux acteurs, spécialistes ou citoyens, est grande à la lecture de votre projet, et le rejet de la plus grande partie de nos amendements en commission ne nous a pas permis de l’améliorer en le modifiant ou en le complétant.

Je citerai juste quelques communiqués qui corroborent nos propres critiques, celles que vous ne voulez pas entendre. Ainsi, pour le CEREQ, « cette loi ne simplifie pas le système, n’améliore guère le contrôle ; il n’y a pas de pilote dans l’avion, il n’y en aura pas demain. C’est toute l’architecture qu’il fallait revoir, au lieu de cela une réforme cosmétique qui ne réglera rien. » Je citerai également Pierre Ferracci que vous avez désigné pour piloter l’instance dite de concertation en amont : « Ce qui est prévu risque de rendre encore plus confus et obscur le système. »

Pas un jour où une voix n’apporte son lot de critiques et ne dénonce l’absence d’ambition de votre réforme. En fait, elle reste à faire. Vous contentant d’incantations, vous énoncez des objectifs que vous ne vous donnez pas les moyens d’atteindre.

Concernant la formation des salariés, nous pouvons comptabiliser pas moins de six lois depuis 2000. Très souvent, les partenaires sociaux insistent sur la nécessité d’inscrire dans la loi un droit à la formation initiale différée qui était contenu dans l’ANI et que vous n’avez pas transcrit. Vous ne retenez dans la démocratie sociale que ce qui vous intéresse. Contrairement à ce que vous affirmez, les préoccupations qui vous animent sont d’un autre ordre, j’y reviendrai.

La réforme reste à faire car, pour que la formation continue puisse représenter une seconde chance, elle devrait pouvoir être négociée au plus près des attentes et des besoins des salariés. Les inégalités ne se réduiront qu’à ce prix. Pour cela, il faudrait que vous révisiez vos idées essentiellement centralisatrices et dont le rapport de notre collègue Guégot constitue de ce point de vue un chef-d'œuvre d’approche jacobine complètement dépassée dans les démocraties modernes et qui ne sera d’aucune efficacité.

On ne trouve rien, dans votre projet, sur un véritable pilotage stratégique de la formation professionnelle, rien sur la clarification des compétences des différents acteurs malgré les déclarations de M. Balladur dans le cadre de la réforme des collectivités ; vous ne changez rien, vous ajoutez des dispositifs à ceux en vigueur ; vous appelez des financements croisés, notamment des régions, qui ne disposeront plus, dans le même temps, des compétences qui leur ont été octroyées depuis des années tant par des gouvernements de droite que de gauche, la dernière réforme datant de 2004.

En effet, votre première ambition – une petite ambition en l’occurrence – est de déposséder le plus possible les régions des politiques de formation, ainsi que l’avaient prévu les lois de décentralisation, de les déposséder aussi de la gestion financière des partenaires sociaux au profit de l’État. Pourtant, depuis des années, nous avons assisté à un désengagement constant de l’État. Aujourd’hui, vous incitez les partenaires sociaux à prendre en charge la formation des demandeurs d’emploi jusqu’à ce jour dévolue en grande partie aux régions.

L’État accentue son désengagement, récupère les financements des partenaires sociaux, souhaitant récupérer ceux des régions en revendiquant la mise au pas des partenaires sociaux et des régions sur les politiques à mener. Bref, vous décidez, nous finançons.

Faut-il rappeler que, selon une étude récente de votre ministère, l’État prenait en charge, en matière de formation, 670 000 chômeurs en 1990, contre seulement 155 000 en 2007 ! Faut-il rappeler que les régions ont financé 56 % des formations commencées en 2007 contre 52 % en 2006, l’État en ayant financé 26 % seulement et les ASSEDIC 11%. Les 7 % restant ont été pris en charge par d’autres entités comme les départements et l’AGEFIPH. Vous devriez par conséquent revoir vos déclarations concernant l’impact des régions sur la formation des demandeurs d’emploi.

En 2007, 57 % des formations de l’AFPA – que vous démantelez – ont été financées par les régions, contre 1 % en 2006. Ce transfert, vous l’avez imposé.

Recentraliser les décisions, transformer les régions en services extérieurs de l’État et faire main basse sur les financements pour contrôler les politiques de l’emploi : tel est le premier objectif de votre projet de loi. La même démarche a, du reste, présidé à la fusion de l’ANPE et des ASSEDIC, qui a donné naissance à Pôle Emploi, financé en grande partie par les partenaires sociaux. Ce financement suscite d’ailleurs quelques interrogations, si l’on en juge par ce qui s’est passé lors d’un récent conseil d’administration.

Vous avez d’abord tenté, comme d’habitude, de jouer les uns contre les autres – les partenaires sociaux contre les régions –, mais vous avez échoué. Vous avez ensuite obligé les partenaires sociaux à négocier sous la pression et la menace à peine voilée – je vous renvoie, sur ce point, au texte du Président de la République et du Gouvernement de l’époque. Vous avez enfin procédé à un simulacre de concertation. Pierre Ferracci estime ainsi, dans un communiqué récent, que le groupe multipartite a travaillé sous la contrainte, que l’État était en retrait et qu’il n’y a pas eu de véritable concertation.

Votre texte rate la marche de l’orientation, puisqu’il fait uniquement référence à la mise en place d’outils, notamment un portail national – portail qui existe déjà, par ailleurs –, sans aborder le fond de la question. Il rate également la marche de la coordination et de la gouvernance, ainsi que celle de la formation initiale différée. Cela fait beaucoup pour un seul projet de loi, qui se voulait un chef-d’œuvre en matière de réforme.

Le 14 avril 2009, lors du Conseil national sur la formation tout au long de la vie, en dépit de vos brillantes explications,…

M. Laurent Wauquiez, secrétaire d’État
. Merci !

Mme Monique Iborra. Attendez la suite, monsieur le secrétaire d’État – vous la connaissez, d’ailleurs.

En dépit de vos brillantes explications, disais-je, le Conseil composé des régions, des partenaires sociaux – patronat et salariés – et des services de l’État a rejeté votre projet de loi. Seuls ces derniers ont voté pour, et l’on comprend pourquoi. S’agissant d’un texte dont vous dites qu’il est celui des partenaires sociaux, on se serait attendu à un autre résultat. Vous n’êtes pas, monsieur le secrétaire d’État, leur seul interlocuteur, loin s’en faut. Nous pourrions, du reste, extraire de leurs déclarations des propos qui contredisent les arguments que vous leur empruntez. Les partenaires sociaux n’appartiennent à personne !

Quoi qu’il en soit, nous attendions tous plus d’ambition, de respect et de confiance envers les acteurs locaux, notamment envers les collectivités régionales, que vous traitez avec tant de mépris que vous semblez oublier qu’elles sont issues du suffrage universel. Vous témoignez ainsi d’une certaine faiblesse ou d’une appétence de destruction de tout ce qui peut résister au Président de la République. C’est la complémentarité qu’il fallait rechercher, et non le doublement systématique des politiques existantes.

Nous attendions plus d’ambition, de volontarisme politique et moins d’effets d’annonce. Nous escomptions davantage de conviction pour traiter les problèmes de fond. La juxtaposition d’outils n’a jamais fait une politique.

Il ne suffit pas de communiquer de manière incessante pour annoncer des millions d’euros, que, de surcroît, vous n’avez pas, dont on ne peut suivre la trace et qui sont recyclés à chaque déclaration du Président de la République. Ainsi, le Fonds de sécurisation des parcours professionnels a tant de mal à se mettre en place au niveau local, au plus près des entreprises, que plusieurs régions ont créé, à leur initiative et à la demande des entreprises, un fonds financé par l’État – souvent sur les crédits dits « de relance » et non sur ceux du Fonds de sécurisation tant annoncé –, les régions et les partenaires sociaux.

La région Midi-Pyrénées a créé un fonds de ce type, intitulé « Qualification + ». Chaque mois, un comité de pilotage, composé de l’ensemble des partenaires sociaux – représentants des salariés et des employeurs –, de l’État et de la région, se réunit afin d’examiner les demandes des entreprises via les OPCA. Les critères d’éligibilité ont été élaborés en commun et sont donc respectés. Ce fonds intervient en matière de formation qualifiante des salariés en chômage partiel. Une convention a été signée. Trois comités de pilotage ont eu lieu depuis mai et plus de cinquante dossiers ont été retenus. Cette initiative démontre que nous n’avons pas besoin de votre convention-cadre.

Monsieur le secrétaire d’État, la décentralisation a du bon. Elle permet une mise en œuvre rapide et coordonnée, donc efficace, des politiques publiques. En déclarant récemment dans un quotidien qu’« écarter les collectivités serait absurde », vous avouez implicitement que la politique que vous menez est absurde. Vous vantez le travail en équipe, mais vous en avez sans doute une curieuse conception.

Contrairement à ce que vous prétendez, le partenariat en région fonctionnait bien. Au reste, les différents partenaires reconnaissent le rôle pilote des régions et souhaite le voir confirmé. La décentralisation permet de s’adapter à la diversité des réalités territoriales. De même que l’uniformité n’est pas forcément un gage d’égalité, la décentralisation n’implique pas nécessairement un accroissement des inégalités. Vous dites vous-mêmes que ce n’est pas le choix du Gouvernement et vous multipliez les dispositifs redondants et les doublons, créant délibérément des systèmes parallèles, lesquels aboutissent forcément à un gaspillage d’argent public et d’énergie qui nuit à toute forme d’efficacité.

Quant à la liaison entre emploi, formation et développement économique, elle est totalement absente de votre texte, alors que c’est ce triptyque qui permet aux territoires de se développer harmonieusement. Si vous évitez de l’aborder, c’est sans doute parce que la coordination des politiques économiques relève de la compétence des régions, qui sont les mieux placées pour assurer la cohérence nécessaire avec l’ensemble des acteurs locaux et des collectivités.

Vous menez une politique à courte vue, alors que le chômage de longue durée a progressé de près de 5 % en un an, que plus d’un million de chômeurs sont inscrits à Pôle Emploi, désormais chargé de la formation des jeunes – qui relève, là encore, des régions, lesquelles y consacrent un budget non négligeable – et que les finances publiques, déjà en faillite en septembre 2007 selon le Premier ministre, sont très préoccupantes, le déficit public atteignant aujourd’hui 7 % du PIB.

Il s’agit bien d’une occasion manquée, et nous le regrettons sincèrement. En effet, cette réforme aurait pu non seulement juguler les effets de la crise, mais aussi susciter une véritable mutation vers une économie de l’innovation et de la connaissance, fondée d’abord sur le capital humain. Vous auriez pu entreprendre une grande réforme, qui consacre la place de l’investissement social et dont les entreprises, les salariés et les citoyens auraient bénéficié. Il nous restera tout à faire : créer une véritable sécurité sociale professionnelle et promouvoir un mode de développement différent. Depuis l’apparition de la crise, vous semblez défendre ces objectifs dans vos discours, mais ceux-ci sont quotidiennement démentis par les faits. (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC.)

Retrouvez ici l'ensemble de la séance et de la discussion générale

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